Prédication du 7 avril  2019 – Passion 5 – autour de Esaïe 43, 16 à 21: ne faites plus mémoire des événements passés

On ne jette rien !

Tout se paie un jour ou l’autre !

Les méchants seront châtiés, et les justes récompensés.

Fais du bien aujourd’hui et demain, peut-être, on te le retournera.

Beaucoup de gens pensent, et disent aussi, que le temps de la Passion doit être marqué par cette attention à la souffrance que le Christ éprouve et que ces 40 jours doivent nous préparer à sa mort.

Et on thématise: le péché, le mal, la souffrance, la rupture, en rappelant à juste titre que nous n’en faisons jamais l’économie. L’aventure humaine est une traversée du temps perpétuellement tiraillée entre le bien que nous voudrions voir régner et le mal que nous devons subir, directement ou indirectement.

Et aujourd’hui la Bible nous offre une fois encore un regard nouveau sur le temps: celui qui est passé, et dont nous pensons qu’il marquera à jamais nos existences; celui qui est vient, dont nous espérons qu’il sera meilleur, même si la fin est annoncée.

Et au milieu de tout cela, l’homme se démène en cherchant l’équilibre entre ces forces parfois contradictoires, toujours constitutives de ce qui décline notre humanité.

Le constat d’abord: vous l’avez entendu avec le prophète Esaïe, l’apôtre et l’Evangile: on ne baigne pas dans le bonheur. 

C’est comme si la vie que nous aimerions se heurte à celle que nous vivons. Entre la représentation et le présent il y a comme un déni de réalité. Nous ne sommes pas en accord avec la vie dont nous rêvons.

Et nous nous disons qu’il faut faire avec.

Avec nos regrets.

Avec nos haussements d’épaules, nos remords ou nos nostalgies.

Et nous rêvons de poser un jour ces valises qui nous semblent trop lourdes et que pourtant nous continuons de trimballer de jour en jour.

Nous portons en nous cette vision rétributive de l’existence, comme ceux qui amènent cette femme surprise en plein adultère: à chaque acte posé, une sanction, positive ou négative doit être offerte.

Et en matière d’adultère, tout le monde connaît la chanson. Il n’y a pas d’alternative. La communauté n’a pas le choix, la femme n’a pas le choix, et Jésus n’a pas le choix.

Parce que nous nous sommes mis d’accord. La loi est la loi, les règles sont les règles.

Quand ce sont les autres qui ont des problèmes, c’est au fond assez simple.

Quand c’est nous, alors là, on rêve de casser le moins possible d’oeufs, de s’en sortir avec, si ce n’est le bénéfice du doute, du moins la sanction la plus légère.

Il y a des sanctions objectives décrétées par la loi, et il y a tout ce que nous portons en nous et qui ne sera jamais passé au crible de la cette loi, et qui pourtant occupe et nourrit nos regrets.

Pourrons-nous un jour avoir une vie que nous portons avec fierté, ne reniant rien, ne jetant rien, et assumant tout ?

Comme une oeuvre à laquelle il ne faudrait rien ajouter, rien retrancher.

 

Il y a en chacun de nous des événements que nous aimerions rayer de notre histoire.

Au point que parfois ils s’incrustent en nous et que notre conscient, ou notre inconscient les alimente suffisamment pour qu’ils s’invitent régulièrement dans les dialogues silencieux que nous avons avec nous-mêmes.

Au point que nous aimerions réparer.

Comme on change une aile cabossée, une calandre enfoncée.

Nous le savons, mais c’est plus fort que nous.

On ne retire rien. 

Mais la question qui est posée aujourd’hui est la suivante: que faites-vous de ce passé ?

Pourquoi faut-il que le vol de ce Carambar il y a presque 60 ans soit encore si présent ?

Si cela est vrai pour un Carambar, vous imaginez toutes les autres ratures ? La place que certaines peuvent prendre !

Ce qui habite le coeur et la mémoire des Hébreux, c’est ce fossé incompressible, et donc incompréhensible entre la promesse abrahamique – je ferai de toi une grande nation et je te bénirai – et le principe de réalité avec ses lots d’échecs, de mises à l’écart, de traversées de désert et de mort.

Et quand Dieu s’adresse à son peuple, ce n’est pas pour les endormir, mais pour leur rappeler qu’il a été présent tout au long des tribulations politiques, sociales et religieuses par lesquelles il a passé.

Le souci de Dieu, c’est que son peuple, obnubilé par son histoire passée, et n’avance qu’à reculons.

A reculons !

Parce qu’on a toujours fait comme ça.

Parce que la tradition est plus forte que la nouveauté.

Parce que si on ose, on n’est pas certain que ça marche.

Parce qu’on peut se tromper, et donc en faisant du passé la seule attitude légitime, on ne risque rien.

Disons: presque rien.

CQFD.

La femme soit être lapidée, ça ne fait pas l’ombre d’un pli. Finissons-en et rentrons chez nous.

L’aventure avec Dieu n’est jamais tournée vers le passé. Parce que le passé peut ligoter, attacher, garrotter, au point de ne plus pouvoir respirer, d’être ainsi immobilisé, alors que le leitmotiv est le même depuis Abraham, les prophètes, les tordus, les rejetés, les païens, Paul et les autres: avancez et je serai avec vous.

L’histoire de cette femme en dehors des règles est tragique non seulement  en ce qu’elle la met en dehors de la communauté, mais elle révèle tout autant l’emprisonnement de ses accusateurs qui n’ont rien d’autre à faire valoir que la loi et la mort pour être soulagés, rassasiés.

Alors que Dieu nous invite le demi-verre d’eau pleine nos vies.

C’est en cela que nous découvrirons les raisons de nous réjouir, de réaliser à quel point les cul-de-sac, les impasses, les ratures, les Carambar volés, et tout le reste,

tout le reste,

ne nous empêchera d’être en relation avec Dieu.

Connaître Dieu, ce n’est pas travailler désespérément à son propre salut, mais c’est discerner sa présence dans nos vies quotidiennes.

Il n’y a rien à gagner avec Dieu.

Rien.

Mais il y a à nous souvenir de tout ce qui nous a aidés à aller plus loin.

Non pas en oubliant,

mais en laissant au passé son statut de passé, et en lui interdisant d’avoir autorité sur notre présent et de conditionner notre avenir.

Si nous nous mettons en route avec cette attention-là, la vie a un sens, une direction et une signification, parce qu’elle s’adossera aux choses promises, et plus aux regrets.

Il faudra aux disciples le chemin de la croix, le vide et l’absence, et l’étonnante et improbable proclamation d’un Christ vivant pour se dire que la vie est toujours devant.

Et pour Dieu aussi.

Amen.