Prédication à l’occasion de la fête nationale du 1er août 2019 autour de Marc 10, 42 à 45

Cette année, toute la Suisse est invitée à Vevey. Les organisateurs ont rajouté des dates de représentation de la Fête des Vignerons pour pouvoir accueillir tous les cantons suisses. En plus des étrangers qui nous font l’amitié de nous rendre visite. En plus de ces Suisses qui reviennent de l’étranger où ils se sont installés, mais qui ont besoin d’une piqûre de suissitude tous les 20 ans.

Ah les Suisses !

il paraît que les Suisses n’existent pas.

Si, si, il y aurait des Romands, des Alémaniques, des Tessinois, des Grisons qui font la Suisse.

Mais à y regarder de plus près, même dans ces groupes, ça se divise: déjà qu’entre Genève et Lausanne, c’est l’eau et le vin…

Mais plus encore, au sein même de ces micro Etats suisse, ça se redivise: qu’y a-t-il de commun entre un Combier et un habitant du Pays d’En-Haut, entre le Chablais et Grandson ? Entre Prilly et Pully ? Entre Ouchy et la Blécherette ?

Un hebdomadaire gratuit révèle cette semaine les clichés dont nous vivons tous entre communautés linguistiques suisses.

J’en ai sélectionné quelques-uns, juste pour la mise en bouche:

  • les Romands aiment bien dire: « Chez nous, c’est mieux. On a le meilleur vin, le plus beau château, les meilleures hautes écoles, le plus beau lac, le plus grand parc miniature, les plus belles filles ».
  • les Suisses allemands portent des Birkenstocks avec des chaussettes. Tout le monde s’y est mis, au point que certains grands créateurs de mode les ont intégrées dans les défilés de mode à Paris.
  • les Tessinois sont les seuls à maîtriser les langues nationales. C’est vrai, et ils savent même parler anglais. Par pur pragmatisme. Les autres Suisses apprennent quelques mots d’italien pour commander une pizza, par contre eux n’apprennent pas l’allemand ou le français pour commander des rösti ou une fondue moitié-moitié.
  • les Romands n’aiment pas être confondus avec des Français. Cela relève quasi de l’insulte. D’ailleurs les Suisses allemands n’aiment pas non plus être confondus avec des Allemands, ni les Tessinois avec des Italiens.
  • les Suisses allemands soupent à 18 h pour pouvoir finir tranquille la vaisselle et regarder le Téléjournal. Ils mangent des cornettes avec de la compote de pommes, et ils trempent parfois des pommes ou des poires fraîches dans la fondue.
  • au Tessin, tout marche par copinage. Administration, permis de construire, autorisation de vente. En Romandie on parle de réseau, et en Suisse allemande, ils ont de la vitamine C.
  • les Romands ne considèrent par les limitations de vitesse comme une obligation, mais comme une proposition. Allez donc faire un tour en Valais.

etc…etc…etc…

Et vous pourriez rajouter les vôtres, nous avons tous nos clichés sur les autres tout près de chez nous, pas besoin d’aller les chercher au bout du monde.

Et on a nos clichés sur les hommes politiques, qui sont soupçonnés d’ambition et d’égo surdimensioné. 

On a même nos clichés sur les chrétiens qui seraient hypocrites, gnan-gnan, psycho-rigides, faites-ce-que-je-dis et pas ce-que-je-fais.

Les disciples de Jésus ont des ambitions.

D’abord pour eux-mêmes.

En réponse à leurs bons et loyaux services, ils pensent avoir droit à deux choses:

  1. l’oreille de Jésus. A savoir que le maître qu’ils ont suivi depuis quelques mois devraient pouvoir les écouter et les entendre;
  2. la réponse favorable de Jésus à leurs demandes, à savoir des places VIP dans son règne glorieux

C’est l’anthropologie du mérite. D’ailleurs, c’est l’argument essentiel de  notre réussite. 

Parce que nous le méritons.

Le mérite vient récompenser nos efforts, nos années de travail, notre savoir-faire et nos secrets.

Et en Eglise, le mérite devrait récompenser l’engagement, le don de soi, le renoncement, et ça devrait se voir chez ceux qui ont mouillé le maillot pour faire vivre cette Eglise.

Parce que notre vision du monde devrait s’appliquer à tous les lieux où nous vivons.

En Eglise, ça se voit pas si bien que ça.

On mériterait nettement mieux.

Mais alors quelle est l’anthropologie du Christ ?

Elle est très simple: elle doit être inclusive. Jésus utilise des mots infiniment plus simples, comme « être serviteur, être esclave, libérer » un vocabulaire que nous avons de la peine à reprendre à notre compte. Notre société,

notre société civile,

mais aussi notre société religieuse diversifiée, 

notre société économique,

notre société politique,

au final notre vivre ensemble doit être ajusté au service des autres.

La grandeur des choses se mesure au renversements des intérêts.

Le Christ n’a jamais contesté la nécessité des pouvoirs, des richesses, des responsabilités. 

Il a toujours dénoncé leurs dévoiements. 

Notre pays, depuis longtemps, se fait un chemin parmi les secousses du monde. Il a refusé les compromis, les alliances d’intérêts, la marchandisation de ses valeurs. 

Mais il a aussi été de ceux qui ont cultivé le secret pour mieux tirer son épingle du jeu. 

Ce jour ne doit pas se consacrer aux évaluations historiques.

Ce jour doit être mis à part pour réfléchir à la vie ensemble de demain. Les enjeux ne manquent pas: l’écologie, la moralisation de la vie publique, le partage des richesses, l’égalité salariale, l’accueil des plus faibles, l’énergie plus propre, la mobilité, et les bons offices au service de la communauté mondiale.

Et aussi la vie commune quotidienne dans le respect des traditions mutuelles, mais toujours au service.

Il n’y a pas un petit service, et un grand service.

Il y a une manière d’être au monde qui est voulue, et aussi habitée par le Christ, celle d’être au service des autres.

C’est la seule manière de construire une société digne de notre humanité.

Nous ne gagnons rien, nous n’avons aucune place de choix, nous ne finissons jamais, et mieux: nous sommes remplaçables.

Mais c’est ce qui fait de nous des êtres conformes à notre vocation.

Le grand cliché des chrétiens, c’est qu’ils devraient suivre une ligne reconnaissable par tous. On est chrétien, donc on le montre.

Mais la foi n’est pas une paire de birkenstock, et encore moins un verre d’Epesses.

La foi s’insinue en nous, dans nos silences et nos questions, dans nos engagements et nos retraits, dans nos réussites comme dans nos failles, et elle ne s’épuise jamais, la foi se creuse et se remplit, elle ne s’épuise ni par nos enthouisasmes, ni par nos fatigues. 

La foi se nourrit d’un don qui est continuellement renouvelé par Celui qui a été l’exemple du service, parce que la foi n’est pas suspendue dans les nuages de la suffisance, la foi s’incarne dans un service.

Un peu à la manière de cette Fête des Vignerons où chacun, des Rois de la Vigne aux ramasse-beuses, est indispensable à la fête.

Alors continuons de nourrir les clichés que nous avons les uns des autres, continuons de développer nos particularités, continuons de nous demander ce que nous pouvons faire pour ce monde, et, nom d’une pipe, mettons-nous au travail,

à la lumière de nos pères fondateurs inconnus et célèbres, 

avec nos autorités politiques actuelles,

avec ceux qui sont engagés auprès des plus fragiles, et 

avec joie.

Parce que ce projet-là peut être joyeux.

Comme une Fête des Vignerons.

Mais n’attendons pas 20 ans pour nous mettre à la fête.

Amen.