Prédication de dimanche 11 novembre 2018, 10h, cathédrale de Lausanne.

« Autour de Nabucco »

Daniel, chapitre 2

Le colosse aux pieds d’argile.

Le colosse aux pieds d’argile. C’est ainsi qu’on appelle la formidable statue qui figure dans le rêve de Nabuchodonosor. C’est l’origine de ce qui est devenu une expression courante pour exprimer la faiblesse de certaines grandes choses qui semblent inébranlables.

Dans le cadre de l’opéra de Verdi, dans ce décor, on ne pouvait pas ne pas évoquer ce texte central de l’Ancien Testament. Qui de nous ici présent qui n’a pas le souvenir de l’école du dimanche de cette histoire formidable d’une immense statue avec la tête en or, les épaules en argent, le corps en bronze et en fer et les pieds mêlés fer et d’argile

Oser s’intéresser à ce texte est une opération délicate pour le prédicateur protestant bon teint que je suis. La vision de Nabuchodonosor est en effet un des textes les plus utilisés par une partie des mouvements de type évangéliques de tendance apocalyptique et millénariste, pour annoncer ce qui va se passer après, dans l’avenir, de manière extrêmement précise.

En effet si on le lit ce texte haut en couleur et très oriental de manière littérale, il permet d’expliquer et d’illustrer la longue dégénérescence des royaumes des hommes, et l’annonce du triomphe de celui de Dieu.

Ca commence par la tête d’or, puis les épaules d’argent, le haut du corps de bronze le bas de fer et les pieds de fer et d’argile. Il y a une dégradation du plus précieux au plus vil. Tout s’écroule du fait d’une pierre qui se détache de la montagne… et remplace les royaumes des hommes par un autre… Celui tant attendu de Dieu

Cette interprétation littérale de la vision, lue par un bon nombre de chrétiens, illustre parfaitement une certaine théologie qui considère que tout ce que font les humains est péché et que seul Dieu, de manière souveraine peut changer cela… et il le fera, en Jésus Christ… un jour…

Si vous voulez approfondir cela, faites une simple recherche internet et vous en aurez des wagons…

Il va de soi que ces interprétations sont bien sûr recevables. Elles donnent du sens aux personnes et aux groupes humains qui sont dans l’épreuve, elles correspondent aussi aux grandes attentes profondes qui structurent nos sociétés : une attente de délivrance des oppressions politiques (et Dieu sait s’il y en a !)

Mais nous. Nous les Occidentaux nantis et privilégiés, nous qui sommes collectivement, il faut bien le dire, plutôt du côté des oppresseurs, que peut nous dire, nous enseigner la vision de Nabuchodonosor ?

La première chose à faire est de replacer tout cela dans le contexte historique large : la vision du colosse aux pieds d’argile se situe au cœur de l’Exil. Nabucco (appelons-le ainsi désormais) a envahi le territoire de Juda, dévasté Jérusalem et emporté avec lui les élites juives à Babylone. Ca se passe en 587 avant JC. Les élites juives sont donc déportées, mais ils ne sont pas maltraités et vivent proches de la cour. Parmi eux, il y a Daniel, un homme extrêmement sage, brillant et pieux… mais vaincu… Il y a donc lutte de pouvoir entre un David et un Goliath… si on peut dire… C’est important car cela va conditionner l’intrigue.

Deuxième chose à faire, c’est de savoir que le livre de Daniel a été écrit au 2e siècle avant notre ère, en connaissance de la suite de l’histoire. C’est un poème épique oriental, d’une belle facture, qui se racontait chez les juifs lorsqu’ils furent de retour chez eux. Si, comme le dit le texte, Nabucco était la tête en or, les royaumes qui ont suivi ont été d’abord les Mèdes, puis les Perses, puis les grecs avec Alexandre dont le royaume divisé en deux a été considérablement affaibli…

Troisième chose encore (excusez la complexité) c’est remettre la vision dans la totalité du chapitre deux du livre de Daniel.

Que voit-on ?
La première chose qui apparait est que, la deuxième année du roi Nabuchodonosor celui-ci est l’objet d’angoisses terribles qui l’empêchent de dormir. Le jeune roi est inquiet devant la tâche qui est devant lui. En effet le royaume de Babylone se développe. Les Assyriens ont été vaincus, les Égyptiens aussi et Nabucco règne sur une grande partie du Proche-Orient.
C’est dans ce contexte difficile que le songe intervient.

Nabucco va dès lors agir comme ça se fait à l’époque, il convoque ses sages, devins et magiciens. Mais au lieu de leur raconter le rêve il simule (ou pas) l’avoir oublié et leur demande à eux de la raconter. Ceux-ci sont effarés et disent que seuls des Dieux peuvent faire cela… Ils n’y parviennent pas et sont condamnés à mort.

C’est alors que survient Daniel. Daniel qui a des amitiés au palais, parvient auprès du roi et lui offre ses services. Il est mis au courant de la question. Il demande un délai, interroge ses amis, prie, puis comprend la situation et s’en va la dire au roi qui jubile à cette interprétation et retrouve la paix intérieure. Daniel a non seulement la vie sauve, mais il va devenir gouverneur de la province !

*****************

Que faire pour nous comment s’approprier ce texte et cette vision ? Quelle utilité peut-elle avoir dans nos circonstances actuelles ?

Je dirai : d’abord être à l’écoute des angoisses du temps. Nabucco était angoissé devant la tâche à accomplir dans son immense royaume. Quelles sont les angoisses de notre temps ?
Nabucco a fait appel à ses méthodes traditionnelles de divinations, ce qui équivaut pour nous à nos méthodes de réflexions… et elles ne produisaient pas de fruit… Il a dû s’ouvrir à d’autres manières de voir et de faire ! Devant la complexité des problèmes qui se posent à nous, on voit que nos belles méthodes (pourtant performentes) ne parviennent pas forcément à tout résoudre.
Ensuite, Daniel, de son côté, a commencé par demander un délai de réflexion. Penser, réfléchir, se documenter voilà une tâche indispensable. Il a alors parlé à ses trois amis (Shaddrack, Meshac et Abed Nego). C’est tellement important de consulter, on n’a jamais raison tout seul ! Il a ensuite remis tout cela dans la prière. Pour prendre encore de la distance s’en remettre à plus haut que lui, et en fin il a eu la révélation et aussi : le courage de parler, d’agir…

Quelles sont les angoisses du temps ? Qu’est ce qui nous fait peur à nous et à nos contemporains ?
Notre société n’est-elle pas un colosse aux pieds d’argile. Les mutations climatiques et tout ce qui va avec ne sont-elles à la source de terreurs qui demeurent secrètes parce qu’elles font trop peur ?

Ne vaut-il pas la peine de prendre du temps pour réfléchir, pour consulter, pour prier ?
En quoi consiste la fragilité de notre société ? Qu’est-ce que le fer et l’argile qui ne peuvent se mélanger ?

Plus je pense à cela, plus je constate que la fragilité de notre société provient de sa complexité. Nous vivons dans un monde dont les composantes n’ont jamais été aussi complexes que cela. Et de fait terriblement fragile…

Et je sors de ma poche l’ « objet ». Un objet qui, paradoxalement, est composé des mêmes substances que le colosse de Nabucco : dans les smart phones il y a de l’or, de l’argent, du cuivre, du fer et des terres rares, ces fameuses terre rares dont l’extraction semble-t-il fait de gros dégâts à la nature et dont les réserves sont limitées. Talon d’Achille…

Que faire alors direz-vous (je sens l’angoisse qui nous prend).
Eh bien :
1. Prendre conscience réellement que, comme toutes les civilisations qui ont existé, la nôtre connaîtra une fin. C’est une règle universelle et naturelle, ce qui a commencé finira… ou plutôt mutera, changera, vivra une transition. C’est un fait !
2. Au courant de cela, se préparer à le vivre en l’anticipant. Vivre aujourd’hui déjà comme on vivra demain ! Le faire dans la réflexion, dans le dialogue avec autrui, dans la prière, puis dans -
3. Un engagement, avec courage…

Comme Daniel. Daniel qui était finalement un homme comme nous. Qui a joué son rôle d’homme, à la place qui était la sienne… Et parce qu’il a joué sa partition, il a eu un rôle considérable pour la suite de la vie du peuple juif !

Nous sommes des Daniel
Amen