Prédication du 9 septembre 2018 autour de Mc 7, 31 à 37: guérison d’un sourd-muet.

En rentrant l’autre jour à la maison en bus, j’ai surpris des conversations d’enfants qui se racontaient leurs vacances. Le bonheur était au rendez-vous, et les plaisirs aussi.

Ce qui a retenu mon souvenir, c’est cette petite fille, accompagnée apparement par sa grand-mère qui lui avait posé la question suivante:

« Quel est le plus beau souvenir de tes vacances? »

Et, elle, de répondre: « J’ai pu parler autant que je voulais. »

Le plaisir de parler.

Vous connaissez, n’est-ce pas ?

D’échanger, de partager, de prendre des nouvelles, et aussi de plaisanter, de se taquiner, de rire.

Nous avons tant de choses à nous raconter, et quand on a traversé des événements importants, c’est d’autant plus nécessaire.

La parole est non seulement ce qui nous permet d’être en relations, mais c’est aussi, et peut-être d’abord, ce qui nous permet d’être autonome.

Mais la parole a besoin de naître dans ce lieu infiniment mystérieux qu’est notre écoute.

Et ces deux-là se tiennent ensemble: parler et écouter, écouter et parler. Et ne cherchons pas à savoir lequel des deux est le plus important. Ils sont co-nécessaires, co-dépendants, co-actifs, co-solidaires.

Au point que parfois, quand les paroles débordent, l’écoute devient sourde parce qu’elle n’arrive plus faire le tri de ce qu’il faut garder pour continuer.

D’ailleurs les bavards ont souvent de la peine à écouter, non seulement les autres, mais aussi eux-mêmes.

A tel point quant envient à leur dire parfois:

« As-tu entendu ce que tu viens de dire ? »

Si parler et entendre semblent être l’équipement nécessaire à toute forme de communication, ils se tiennent sur le seuil de ce qui nous permet de nous comprendre.

Si nous lisons ce récit comme une simple guérison physique, alors nous n’avons plus qu’à louer le Christ pour son pouvoir sur la maladie. Mais dans ce cas-là, cela ne devrait concerner que les malades, plus particulièrement les sourds-muets.

Lequel sourd-muet de l’histoire n’a rien demandé, parce qu’il ne pouvait pas, parce qu’il n’avait aucun moyen de se faire comprendre. Il s’est laissé emporter par ces quelques personnes qui lui voulaient du bien et une belle consolation aurait suffi.

De plus, ce récit ne devraient concerner que les malades. Les Evangiles racontent des dizaines d’histoires de guérisons.

Alors en quoi, ce récit nous concerne-t-il ?

Eh bien, il pose la double question de notre mutisme et de notre surdité.

Notre surdité et notre mutisme.

Pour des raisons de confort, ou alors qui nous échappent totalement, nous restons sourds à toute une série de questions, d’interpellations, de demandes, de cris aussi. 

Je nous renvoie à nos histoires respectives.

Mais ce qui est au coeur de cette histoire, c’est cette relation unique, personnelle, privée que le Christ décide d’instaurer avec cet homme, loin de la foule, loin des regards et des questions, loin des étonnements ou des contestations. Et cette relation-là va avoir une dimension extrêmement physique. Le Christ lui met les doigts dans les oreilles, et il touche sa langue avec sa propre salive. Comme s’il fallait, pour retrouver une relation aux autres et au monde, passer par une relation quasi corporelle avec le Christ.

Prenons les choses par un autre bout:

c’est le Christ qui va nous permettre d’écouter le monde et ainsi libérer notre langue. Mais cela ne sera rendu possible que parce que nous aurons été mis à l’écart et touché par le Christ. Je ne parle pas de catéchisme, de conversion, de foi: Marc n’en dit absolument rien. Mais bien de ce miracle – c’est-à-dire cette réalité dont le sens nous échappe – qui nous relie à Lui.

Certains chrétiens rêvent d’églises remplies, de communautés foisonnantes, de partages généreux, de cultes qui décoiffent. L’Evangile nous répond: c’est dans le face-à-face intime et irréductible avec le Christ que se joue notre ouverture au monde. L’Evangile n’est pas une option face au monde, c’est l’ouverture au monde.

Voilà ce que devrait être le coeur de notre prédication: la contestation de toute exclusion, le rejet de toute marginalisation, l’ouverture à toutes les questions qui rejoignent les êtres humains là où ils vivent. Ce que le Christ a fait, il l’a fait pour cet homme afin qu’il entre dans une autre dimension: celle de pouvoir pleinement entrer en relation: écouter et parler, et ne plus être enfermé dans des contraintes qui semblaient inéluctables.

Lorsque le Christ impose une consigne de silence qui n’arrive pas à être respectée, c’est précisément parce qu’il sait qu’il y a un risque élevé d’incompréhension. De mettre l’accent sur la guérison physique plutôt que de l’ouverture au monde. 

Effata: soit, ouvre-toi.

Un seul mot pour rétablir cet homme dans son intégrité physique et pour lui désigner le monde comme horizon.

Un seul mot, face aux étonnements des autres,

un seul mot après deux gestes qui ont remis à cet homme son écoute et sa parole.

Face à notre monde qui croule sous les paroles qui promettent, qui désignent, qui contestent, qui doutent,

face à ce monde que nous n’entendons plus gémir, ni pleurer, ni appeler à l’aide, parce que nous sommes tellement obsédés par notre propre parole qu’elle finit par nous rendre sourds,

face à tout cela, l’Evangile ouvre un chemin possible avec le Christ.

Un chemin possible pour tous,

sans réservation,

sans droit de préemption,

un chemin qui peut nous emmener plus loin que nos chapelles et nos forteresses,

un chemin qui va être le Christ lui-même,

capable de redonner la vue aux aveugles,

la force aux fatigués, l’eau au désert.

Effata !

Ouvre-toi, et le monde sera plus grand et plus beau.

Amen