Prédication du 30 décembre 2018 autour de Luc 2, 49: Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ?

Vous avez suivi le journal de bord de l’Evangile de Luc ? C’est une succession de voyages, de déplacements.

D’abord un ange qui vient annoncer à Marie le projet de Dieu pour elle, ensuite la visite de cet jeune femme auprès de sa cousine Elisabeth, puis la descente à Bethléem, la visite des bergers, retour à Nauzareth, re-descente à Jérusalem chaque année pour la fête de la Pâque.

Ça n’arrête pas de bouger. Et ça va continuer comme cela pendant tout le ministère de Celui qui n’aura de cesse de proclamer qu’une autre réalité est possible et qu’il présente sous cette expression: le Royaume de Dieu.

C’est étonnant ce contraste entre d’un côté une société nomade, principalement concentrée sur l’élevage, et d’un autre, cette société urbaine, villageoise qui est installée et qui doit tricoter les règles d’un vivre-ensemble.

Deux mondes bien distincts. 

Deux mondes aux intérêts si différents.

Comme cette scène surréaliste où c’est un jeune garçon de 12 ans qui donne un enseignement aux maîtres de la loi, c’est-à-dire aux grands esprits de son temps.

Dès le tout début de son Evangile, Luc veut marquer la patte de Dieu, un Dieu qui n’est pas venu pour faire la même chose que tout ce que l’humanité connaît depuis des lustres, mais un Dieu qui rejoint l’humanité pour lui offrir un autre perspective, une autre façon de penser, de se comporter, d’être en relations les uns avec les autres, une autre manière de penser les rapports humains.

Et donc le comportement des humains est au coeur de cette rencontre improbable et pourtant bien réelle avec Jésus, Dieu-avec-nous. Et un de ses tout-premiers contact, le tout premier acte public, va être avec ceux qui sont sensés comprendre, décrypter, expliquer, peut-être même légitimer la tradition qu’ils représentent.

Dieu s’attaque à ces manières de le penser, de le représenter, de le faire parler. Comme si le travail des savants au sujet des Ecritures et de la tradition juives pouvait légitimer une pensée théologique et spirituelle.

Et dans la répétition traditionnelle des actes coutumiers – comme la montée annuelle vers Jérusalem pour la fête de la Pâque, Jésus va se révéler et se donner à connaître. Ce décalage-là ne va pas seulement surprendre les intellectuels religieux de l’époque, mais ses parents – et particulièrement sa mère qui ne comprend pas que son enfant ne développe pas un comportement normal, c’est-à-dire qui s’inscrive dans l’ordre des choses.

Mais elle, la première, aurait dû savoir que l’ordre des choses n’est pas la tasse de thé de Dieu.

Est-ce que cette année 2018 a été un exemple de l’ordre des choses pour vous ? Tout a été comme vous le souhaitiez, piccolo bello ?

Et le monde ? Toujours piccolo bello ?

Lorsque Marie s’inquiète à propos de la disparition de son fils, elle se comporte comme n’importe quelle mère un peu protectrice et responsable. Cela est dans l’ordre des choses. Et elle le fait bien savoir: « Pourquoi nous as-tu fait cela ? » Sous-entendu, est-ce qu’on méritait ça ?

Ah, nous y voilà. Le mérite.

Ma tante Emma avait cette phrase définitive: dans la vie, tout se paie. 

Comme si l’équilibre de nos relations s’inscrivait dans une logique des rendus pour des prêtés. Et donc, celui qui s’est comporté le mieux aux yeux de la communauté mériterait une récompense, une vie plus longue, une famille plus unie, un travail mieux rémunéré, des vacances enfin…

Alors quand Dieu vient se glisser dans nos représentations, notre façon de comprendre le monde, alors ça cupesse. On doit se réorganiser, on doit se remettre à chercher, et là on se cogne à cette question de Jésus: « Pourquoi me cherchez-vous ?»

A un premier niveau, la réponse est contenue dans la question: parce que tu t’es perdu. C’est logique, non ? Mais ils auraient pu mettre au point une stratégie: si on se perd, on se retrouve devant la statue à côté des marches.

La réponse de Jésus est surprenante: « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » Les catéchumènes que nous sommes pourraient penser qu’être chez le Père, c’est le Ciel, la réalité invisible et glorieuse, les anges et les trompettes. Et voilà que Luc nous indique que le Père est présent et qu’il réside dans ces lieux où sa Parole est discutée, où les opinions sont remises en question, où les perspectives sont dégagées. Et le premier lieu du ministère de Jésus, c’est la tradition.

Jésus questionne notre tradition. Non pas dans un jeu intellectuel amusant en utilisant des outils rhétoriques, mais parce que la tradition peut obscurcir notre écoute et notre attention de Dieu. 

Et donc, il y a comme un déplacement, un changement de perspective: se perdre physiquement dans la foule ou dans un voyage n’est pas le propos, c’est bien l’égarement de l’écoute.

Notre temps est submergé par tant de messages, d’informations souvent contradictoires qui nous déroutent, qui nous font perdre de vue notre chemin. Nous nous accrochons à nos moyens auxiliaires: notre agenda, nos priorités, nos projets, et là ce ne sont pas les GPS qui manquent. Tout nous est rappelé pour que vous ne perdions pas de vue qu’on peut s’en sortir si nous respectons les règles que la grande communauté économique s’est données.

Jésus n’est pas venu pour mettre le monde sens dessus dessous. Il n’est pas un révolutionnaire armé qui pense que la solution passe par une éradication des systèmes. 

Jésus est venu pour interroger tout ce qui nous constitue à la lumière d’une parole divine.

Cela passe parfois par des déplacements physiques, des voyages – et Jésus ne va jamais cessé de se déplacer pour rencontrer les personnes là où elles se trouvent, mais dans le but de leur proposer un déplacement spirituel, qui va avoir des conséquences très pratiques. 

Parce qu’on ne ressort jamais indemne d’une relation avec le Christ.

Dans l’année qui vient de s’écouler, avez-vous expérimenté une fois ou l’autre un tel déplacement ? Ou dit avec d’autres mots, avez-vous été profondément questionnés, remis en question, voire secoués par Dieu ?

Certaines personnes ont le sentiment qu’à se frotter à l’Evangile, c’est parfois perdre pied, lâcher des convictions et des vérités. Peut-être.

Mais ce qui est le coeur des convictions de l’évangéliste Luc, c’est que dans le dialogue reconduit avec le Christ que nous allons trouver notre chemin. Il n’y aura pas de carte, pas de trajets imposés, pas d’itinéraires obligatoires. Il n’y aura que la rencontre et le dialogue.

De cela naîtront des miracles, des guérisons, des redressements, et en cela nous serons petit à petit conduits à entrer dans le Royaume de Dieu.

Cela a déjà commencé, et cela continuera durant l’année nouvelle.

Amen.