Thème 13 1 Corinthiens 1.18-25 et Luc 9.51-55

« Je crois en Dieu le Père tout-puissant », mais l’apôtre Paul a écrit : « Dieu choisit ce qui est faible ». Puissance en quoi ? Faible, comment ?

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, à chaque fois, à chaque confession de foi, cette parole est bien râpeuse pour mon intelligence et ma foi…

La question de la toute puissance de Dieu m’accompagne depuis longtemps et avait même été sujet à débat lors de mes examens de consécration, Dieu est-il vraiment tout puissant ?

Beaucoup de théologiens, pasteurs, prêtres, philosophes et croyants se posent cette question, certains ont choisi d’élucider la problématique en y collant, oui Dieu est tout puissant en amour ou à la création du monde.

Et parfois avoir une réponse simple à une question compliquée cela fait du bien, je pourrai m’arrêter là, répondre oui il est tout puissant d’amour et comme une source sans fin déverse son amour sur la création et ses enfants…. Amen.

Là où cela coince c’est que justement la toute puissance de Dieu, même pleine d’amour on a de la peine à la voir, à y croire, et le monde nous révèle plutôt un Dieu impuissant, absent, hors du monde ou alors un Dieu sadique qui laisserait faire plutôt que sauver.

Alors on pourrait insister sur le dépouillement de Dieu, qui en offrant son fils Jésus en sacrifice nous révèle un Dieu vulnérable, doux, compatissant sans être combattif, un Dieu qui laisse libre et qui accompagne simplement avec amour chacun à son rythme.

Les  exploités, écrasés, exclus, martyrisés de notre terre espèrent un Dieu tout puissant, souverain et majestueux, capable de renverser la vapeur, l’oppression, qui donne les forces pour lutter et combattre, vaincre et rétablir la justice. Et c’est bien légitime et cette espérance-là est une source d’espoir pour survivre à chaque instant….

Aux nantis, riches, bien installés dans la société, la figure du Dieu dépouillé, faible et tendre fait merveille, car elle permet de susciter compassion et engagement pour un monde meilleur. Dieu qui console, porte et soutient les maux de nos âmes gavées et lassées de tout, cela donne un sens et une espérance pour mieux vivre dans notre monde….

On parle de  Dieu tout puissant, pantocrator en grec, el shadday en hébreu. Pantocrator c’est le commandant en chef des armées, le capitaine du navire, celui qui détient le pouvoir politique, el shadday c’est le montueux, le Dieu des montagnes, de ce qui est élevé, supérieur…

Les traducteurs de la Bible on induit l’idée de toute puissance, alors que les termes grec et hébreu ne relatent que de la puissance, Un Dieu puissant, pas forcément tout-puissant…

Cela pourrait résoudre notre problème, mais ce n’est gère satisfaisant, car même un Dieu qui n’est que puissant pourrait faire mieux dans notre misérable quotidien non ? Il y aurait de quoi améliorer les choses !!!

L’histoire du salut implique que le monde ne fonctionne pas comme il le devrait et donc Dieu intervient pour nous sauver par l’envoi de son Fils, les concepts de don, d’amour, de sacrifice, de faiblesse, viennent donc s’entrechoquer avec la puissance souveraine de Dieu…

Ce Dieu puissant, tout puissant vient mystérieusement se dépouiller et accepter une certaine non-puissance, et ceci par choix, en livrant à l’humanité un fils de la crèche à la croix…

Alors Dieu ne régnerait-il donc qu’au ciel en tout puissant et pas sur la terre ?

Sa volonté ne serait-elle donc pas faite ici bas ?

Voilà encore une brassée de questions théologiques difficiles et rugueuses…

L’exemple de l’évangile de Luc entendu ce matin est révélateur de notre difficulté à intégrer un Dieu puissant et impuissant…

Les deux disciples, que l’on peut imaginer, tout révoltés par le refus d’accueil des samaritains, espèrent un Dieu tout puissant, et faire descendre le feu du ciel pour les exterminer, pire encore Jacques et Jean n’imaginent pas demander à Dieu de les exhausser mais ils pensent être eux-mêmes être tout-puissants ou en tout cas assez, comme Elie, pour commander au feu de descendre du ciel !

Et Jésus a ici la posture du Dieu qui ne punit pas, qui n’use pas de ces pouvoirs, de sa puissance, qui n’agit pas, qui passe son chemin, pour aller dans un autre village…

De tout temps et de toute histoire, on rencontre cette problématique des attentes de toute puissance divine et d’impuissance réelle…

L’histoire de la Shoah a posé la question de comment croire en Dieu après ça ? Est-ce encore possible ? Car ce pan de l’histoire a révélé l’impuissance de Dieu. Tous ceux qui ont essayé de penser Dieu après sont d’accord sur ce point, Dieu n’est pas sorti indemne des camps. Certains ont cessé de croire en lui, d’autre comme Hans Jonas se sont résolus à penser Dieu comme n’étant pas tout-puissant. Il dit : Si Dieu n’est pas intervenu à Auschwitz, ce n’est pas qu’il ne le voulait pas, c’est qu’il ne le pouvait pas. (Hans Jonas « Le concept de Dieu après Auschwitz, pages 34-35)

Et il n’y a pas qu’à Auschwitz, où Dieu parut absent ou impuissant. Combien d’hommes, de femmes et d’enfants, dévastés par les génocides, les massacres, les tortures, la famine, la désespérance, ont crié à lui sans obtenir de réponse ?

Voilà les questions de la souffrance, de l’injustice et du mal encore plus rugueuses et douloureuses qui montent à la surface….

Cette prédication pose beaucoup plus de questions qu’elle n’en résout… décidément la toute puissance de Dieu c’est tout un programme bien compliqué à traiter…

 

Dans l’évangile, les samaritains qui refusent d’accueillir Jésus, le font non contre Jésus lui-même, mais plutôt parce qu’il va à Jérusalem, terminus de son voyage.  Jésus souhaite rompre l’hostilité juive à l’égard du peuple de Samarie, ouvrant sur l’accueil à tous de manière universelle. Et les samaritains ne l’ont pas compris, ils ne voient qu’un homme qui veut aller à Jérusalem, lieu du conflit, du rejet. Les disciples Jacques et Jean n’ont rien compris non plus, en voulant jouer aux prophètes. Jésus n’est pas venu pour montrer une toute puissance, mais sa mission est ailleurs dans un lieu renoué avec le Père qui passera par la croix.

 

Alors il n’y a pas qu’eux qui ne comprennent rien ou pas grand-chose, je ne comprends pas, je ne saisis pas le pourquoi et le comment d’un Dieu puissant, que l’on dit tout puissant et un Dieu qui ira jusqu’à la faiblesse ultime d’une mort injuste….

Paul parle de folie, folie de prêcher la mort du Christ en croix, qui est la puissance de Dieu à son paroxysme.

A nous qui aspirons à être sage, cultivés, à tout comprendre, de l’atome aux immensités de la galaxie, à sans cesse rechercher pour trouver, Paul nous rappelle que le monde est incapable au moyen de la sagesse humaine de reconnaître Dieu là où se manifeste la sagesse divine.

Miracles souhaités par les juifs, preuves désirées par les Grecs, science et maîtrise du monde pour nous, nous ne comprenons pas tout, et encore moins comme Dieu fonctionne.

Si ainsi nous manifestons nous-mêmes notre impuissance à tout comprendre de la puissance de Dieu, on peut alors cheminer vers la seule piste qui peut être valable ici et maintenant et que l’on peut tenir humainement…

Je ne comprends pas tout, mais je crois que Dieu est puissant et qu’il ne contraint pas, il ne manipule pas, il n’est pas sadique ou absent, mais entretient en l’homme un espoir, un désir qui mobilise, Sa puissance est celle de l’avenir, d’un Royaume qui vient.

La puissance de Dieu rend l’homme libre, elle mobilise l’autonomie, le choix, l’initiative, l’invention mais elle se manifeste aussi dans une capacité à recevoir ce qui est, bon ou mauvais, la capacité à s’émouvoir, être touché ou éprouvé, qui ne sont pas des imperfections ou des défauts.

La puissance divine reste infinie, même sans que j’en comprenne les tenants et aboutissants, elle ne s’arrête jamais, après la croix il y a eut la résurrection, aux pires échecs, au cœur des ténèbres, il y a la possibilité d’un éclat de lumière à venir…

Trouver du sens à la toute puissance de Dieu, trouver du sens à l’impuissance de Dieu, casse tête chinois pour nos intelligences…

Certains ont choisi de ne plus réciter de confession de foi qui commence par je crois en Dieu, le Père tout-puissant…

En me rattachant à la prière d’Hetty Hillesum, morte à Auschwitz qui pria ces mots : « Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de la vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous… » (Hetty Hillesum, prière du 12.07.1943)

Jusqu’au bout, dans l’incompréhensible du monde ou de nos épreuves, dans la puissance ou la faiblesse, dans les larmes ou les éclats de joie, défendre ce Dieu qui a pris pour abri ma vie, nos vies, tout-puissant ou non….

Dieu a dit à Paul : « ma grâce te suffit, car ma puissance manifeste pleinement ses effets quand tu es faible. »

Amen.