Ps 115  : 1-3 + 16-18

Ac 1 : 9-11

Mt 18 : 19-20

PREDICATION

Peut-être avez-vous déjà entendu l’histoire de Margaux que j’ai pu raconter, ici ou  là.

Margaux avait à peu près 6 ans. C’était un vendredi en fin d’après-midi. Nous étions au temple de Chailly pour le culte de l’enfance. Et elle s’est mise à m’interroger. « Dis-moi, il habite où Dieu ? » Et, comme je réfléchissais en silence, pas très longtemps mais quelques secondes quand même, elle a répété la question au moins 6 fois : « Mais, Line, dis-moi, il habite où Dieu ? … ouh ouh, tu m‘entends, il est où Dieu ? » … Et, la sixième fois, elle a ajouté, « parce que s’il habite dans notre temple, – c’est ma maman qui dit que Dieu, il habite dans l’église – et ben, si c’est vrai, le bruit des travaux, ça doit lui casser les oreilles ».

Effectivement, le travail de la pelleteuse battait son plein suite à la rupture des canalisations à cause du gel. Fallait réparer et ce n’était pas discret.

En entendant Margaux, j’ai commencé par sourire. Mais elle a insisté. « Dis-moi où est-ce que Dieu a sa maison ? Tu crois comme ma maman ?  Qu’il est dans l’église ? Parce que ma grand-maman, elle, elle dit que Dieu, il habite dans son cœur ? Tu te souviens quand Grand-Père est mort, y en a qui ont dit qu’il allait au ciel avec dieu ? Je ne sais plus qui croire… »

Les questions étaient délicates. Et, lorsqu’un enfant les pose, il n’y a jamais de malice. Juste une détermination farouche à comprendre un mystère que les adultes semblent avoir percé.

Où donc situer Dieu ? Que dire de son « habitation » ? C’est vrai que les avis –ou les images utilisées- divergent. Est-il partout, nulle part, au ciel, en nous ? Ce n’est pas si simple. Et probablement que les réponses que nous apportons à ces questions dépendent de ce que nous vivons au moment où nous nous interrogeons. Si on se sent abandonné de tous, y compris de Dieu, il y a en effet peu de chance pour que nous l’imaginions être en nous.

Ce jour-là, j’ai raconté à Margaux une histoire juive. Celle d’un maître qui demande à ses hôtes : « Où vit Dieu ? » Les convives très érudits se moquent, disant : « Que nous demandez-vous là, maître ? Le monde n’est-il pas plein de sa présence ? » Le rabbi se tut et laissa à ses amis un temps pour débattre la question. Puis, il murmura : « Je pense que Dieu habite là où on le fait entrer. »

Où Dieu habite-t-il ? Et que veut-on dire quand on le situe au ciel ?

Sans doute pas qu’il a la tête dans les nuages. Ni qu’il est trop loin de nous pour veiller sur nous avec bienveillance. N’empêche. Dans l’esprit de l’évangile de Matthieu puis du livre des Actes, dire que Dieu est au ciel, c’est d’abord reconnaître qu’il est tout ailleurs que nous. C’est affirmer qu’il n’est pas une partie du monde. Il en est le créateur mais il ne se confond ni avec sa création ni avec ses créatures.

En étant au ciel, Dieu fait face au monde. Il fait face aux hommes. Sa transcendance est ici réaffirmée de manière forte pour que nous n’oubliions pas que Dieu appartient à un univers qui nous échappera toujours. Nous n’aurons jamais les mots pour le dire pleinement. Pour le comprendre totalement. Si intense que soit notre expérience de Dieu, elle n’en demeure pas moins partielle parce que d’autres font une autre expérience de Dieu, tout aussi valable. Je ne peux pas, seule, prétendre tout savoir de Dieu. Dire que Dieu est au ciel, c’est donc affirmer qu’il ne se laisse enfermer par aucun de nous. Qu’il nous échappe. Qu’il nous dépasse. On est, il faut l’avouer, assez loin de l’idée que Dieu serait en chacune et chacun de nous ; qu’il serait une partie de nous.

Alors, comprenez-moi bien, je le répète : Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas vivre une relation intime avec Dieu, ou une expérience forte avec lui. Mais il n’est pas pour autant une partie de nous. Il est, dans le fond, plus proche de la figure de l’enfant que de celle du Père. Un enfant qu’une mère porte. Il est tout en elle, dans son ventre, mais en même temps il n’est pas une partie de sa mère.

Pareillement, Dieu est le Tout Autre. Proche mais absolument différent. Les gens très fusionnels résistent parfois à cette distance entre Dieu et nous.

Moi, je crois qu’elle est bénéfique. D’abord parce qu’elle nous permet d’exister. Comme un enfant, qui doit quitter le ventre de sa mère pour ex-ister. Et puis probablement aussi que cette distance nous permet de lever le nez du guidon. De prendre un peu de hauteur face à ce qui nous arrive, face à ce qui fait vibrer le monde que ce soit des vibrations de vie ou des vibrations de mort.

Dieu n’est pas en nous. Ça veut dire que pour l’invoquer, pour regarder à lui, nous devons nous décentrer, nous devons regarder au-delà de nous-même. Par ce mouvement, nous est donnée la possibilité de regarder autour de nous avec de la distance. Et c’est important. On sait que le flux des événements peut nous prendre au point qu’on ne sait parfois plus comment affronter les choses.

En appeler au Tout Autre pour traverser notre vie, c’est apprendre à regarder notre vie autrement, au-delà de ce qui pourrait paraître évident.

Regarder notre vie et le monde avec hauteur. Je dis bien « hauteur » et non avec « mépris ». Cette hauteur qui dégage l’horizon et contre le replis sur soi.

En habitant ailleurs que nous, Dieu nous invite à nous décaler, à nous décentrer. Et il nous invite à le faire à plusieurs.

« Je vous le déclare encore, si deux d’entre vous, sur la terre, se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux. »

Trop souvent, ce verset est compris comme une consolation. Qui viserait à rassurer le nombre de chrétiens encore pratiquants en leur disant : « Pas grave si vous vous réduisez comme peau de chagrin ; ce qui compte c’est d’être ensemble pour prier, même à deux ou trois ».

La pointe du texte n’est pas là. Etre deux ou trois n’est pas une condition à la rencontre avec Dieu. On peut très bien rencontrer Dieu dans l’isolement. Etre plusieurs pour prier, c’est une exhortation.

Une exhortation, parce qu’il est important d’être plusieurs pour appréhender la réalité. On ne connait bien une chose qu’en la regardant sous tous les angles.

Les policiers interrogent plusieurs témoins pour reconstituer un fait. Les historiens interrogent plusieurs sources pour relire et interpréter le passé. Nous consultons différents médias pour savoir ce qui se passe dans le monde. On médite plusieurs évangiles pour faire la connaissance de Jésus-Christ.

Pareillement, c’est à plusieurs que nous découvrons qui nous sommes réellement, ce dont nous avons besoin pour vivre, qui est Dieu pour nous et où on le situe.

Où donc est-il ?

Dieu est là ou deux ou trois sont réunis. Il est à la croisée des regards. Au croisement des convictions. Dans l’expérience féconde d’une prière commune. Dieu est là où des hommes communiquent et communient. Telle est ma réponse aujourd’hui.

Amen