Prédication autour de 1 Samuel 3: Parle, Seigneur, ton serviteur écoute. Le 14 janvier 2018 – Cathédrale de Lausanne

De bonnes résolutions !

Vous avez, peut-être ces derniers jours, décidé de bonnes résolutions.

Surtout envers vous-mêmes,

parce que d’habitude, on attend plutôt que ça soit les autres qui en fassent et qu’ils améliorent leur ordinaire,

selon le vieil adage: si les autres se donnaient autant de peine que moi, le monde irait bien mieux.

Notre vision du monde est centrée sur notre compréhension du monde. Et cela s’est construit au fil de notre croissance, avec en prime dans notre protestantisme bien senti, que les choses de Dieu dépendent des choses de l’homme, et que tout – ou presque – est entre nos mains.

La vie ressemblerait à une recette qu’il suffirait de suivre à la lettre pour qu’elle soit dorée à souhait et goûteuse comme jamais.

Notre couple, nos enfants, nos relations et notre travail sont donc les effets de nos désirs, de nos hautes luttes, de nos échecs aussi.

Et Dieu dans tout cela, est un numéro d’urgence, appelable en gros temps, et peu sollicité lors des grands soleils de la vie.

Je me suis souvent demandé où plongeaient mes racines.

Oui, bien entendu, j’ai une histoire, une famille, une éducation, une formation, une vie professionnelle, et bien d’autres choses aussi, mais ce qui fondait, nourrissait, construisait ma vie.

Où est ma patrie ?

Je ne parle pas de mon passeport, mais de cette part de mon être qui est inaliénable et qui ne pourra jamais être revendiquée par personne.

Bien entendu, je pourrais vous parler de mes expériences, de mes réussites comme de mes ratés, de mes choix, et aussi de mes rêves – même si à mon âge on ne devrait plus en avoir beaucoup…

Je suis qui je suis.

Mais à qui est-ce que j’appartiens ?

Non pas dans le sens: être la propriété de…

mais plutôt dans le sens avoir rapport à, concerner.

Ce qui me concerne,

mais qui me concerne ?

C’est toute la problématique soulevée par l’histoire de Samuel. Une femme stérile qui  n’existe pas – croit-elle – aux yeux de son mari, pourtant sa préférée, et qui se déconsidère elle-même.

Elle n’arrive pas trouver de sens à sa vie, elle ne sait pas à quoi elle est appelée, elle est orpheline de projet,

parce qu’en ce temps, une femme sans enfant, est une femme répudiable, une femme sans valeur ajoutée, une bonne à rien.

Ce n’est pourtant pas ce que révèlent les yeux de son mari qui la préfère à sa seconde épouse pourtant mère plusieurs fois.

Mais les yeux de l’être qui nous aime ne suffisent pas à faire briller notre vie. Ce n’est pas parce que nous avons de l’importance aux yeux d’un-e autre, que notre vie a un sens.

Il y a la pression sociale, le regard des autres, les attentes incroyables à l’égard des sexes respectifs.

Ces questions semblent dépassées aujourd’hui ?

Je n’en suis pas si sûr. Renoncer à un projet conjugal, maternel ou paternel, professionnel, n’est pas une simple formalité. Cela met en branle des vagues profondes de doutes, de questionnements, de crises d’identité.

Entre ce que je rêve d’être, ce que d’autres rêvent pour moi, et ce que je suis, il y a des alliances impossibles.

Anne se tourne alors vers celui qui va l’accueillir telle qu’elle est, avec ses rêves, ses besoins, ses inachèvements aussi, et elle va être d’un culot phénoménal:

  • Si tu es celui qu’on dis que tu es, alors permets que j’aie un garçon, et je te le donnerai pour tous les jours de sa vie.

Un marchandage ?

Peut-être.

Un désespoir ?

Peut-être.

Une ivresse ?

Ce que le grand-prêtre pense, lui le garant de l’institution.

On peut continuer à décliner cette démarche sur tous les tons, elle reste celle d’une femme qui ne voit que cette prière-relation avec ce Dieu qu’elle pense être le seul capable de la sortir de cette situation qu’elle considère comme une impasse.

Le projet de cette femme, c’est de pouvoir être en relation, et l’enfant symbolise à la fois ce lien avec la communauté, avec son anthropologie, avec la tradition, avec sa propre image qu’elle veut rétablie dans les champs qui l’entourent, avec Dieu qui est le seul capable de lui donner un avenir, avec ses aspirations les plus profondes.

Anne veut retrouver la considération que d’autres peuvent nourrir à son égard.

Son héritage réside dans son projet de relations.

Ou dit d’une autre perspective, son enracinement est d’abord lié à un projet. Parce que sa véritable stérilité, c’est de n’avoir plus de projets.

Anne a besoin de devenir fertile, féconde.

Nous avons besoin de devenir, redevenir fertiles, féconds.

Et ce besoin-là, ce projet-là,

et pourquoi pas ? ce rêve-là,

est constitutif de notre être.

Nous devenons des zombies lorsque nous n’avons plus de projets,

nous sommes des morts vivants, parce que nous n’avons plus rien à proposer à notre communauté,

et ça, Anne ne l’imagine même pas.

Et ce qu’il y a de fantastique dans cette histoire, c’est qu’autant Dieu appelle le jeune Samuel à plusieurs reprises, autant Anne n’a de cesse d’appeler Dieu.

L’héritage, l’appartenance, ce n’est pas une historie passée, quelque chose qui ressemblerait à un livret de service, une histoire gravée dans le marbre,

l’héritage, l’appartenance, c’est notre capacité à entrer en relation avec soi, avec les autres, avec Dieu et d’entendre ce à quoi nous sommes appelés.

Et nous sommes appelés à être des porteurs de vie, des personnes fécondes, capables d’accueillir la vie et de promouvoir la vie.

Voilà à quoi,

à qui je me sens appartenir.

L’histoire de cette femme qui met tout en force pour pouvoir être féconde,

bien entendu au sens premier d’abord,

va retrouver sa place dans sa communauté parce qu’elle est porteuse de vie.

Et la vie circule,

elle va, elle vient,

elle se donne, elle se partage,

elle ne capitalise jamais,

elle ne se recroqueville pas.

Quand je vois les menaces écologiques,

les manoeuvres militaires,

quand j’entends les discours qui excluent et qui méprisent,

alors j’ai une parole à recevoir qui me dit que là où je suis,

dans mes propres limites, je suis appelé à tout mettre en oeuvre pour favoriser la vie.

Et cela commence dans notre regard,

celui qui élève,

qui pardonne, qui insiste,

qui prie, qui loue,

qui chante, qui écoute

et qui est curieux.

C’est la grande invitation du Christ:

Venez et vous verrez.

Tout est devant nous.

Et c’est cela qui nous tient.

Et c’est ce à quoi et à qui nous appartenons.

Amen.