Prédication du 2 février 2019 à l’occasion d’un culte avec les pèlerins de St Jacques autour de Genèse 12, 1 à 9: … tu seras une bénédiction pour les autres.

Vous avez déjà rencontré des pèlerins qui, au détour d’une conversation, vous racontent leur périple de quelques milliers de kilomètres ?

Alors que la plupart des gens sortent leur voiture pour aller acheter du pain !

Et vous vous demandez comment c’est possible.

Comment est venue cette idée de vouloir partir marcher ?

Comment ont-ils pu dégager des semaines, voire des mois pour se rendre disponible à cette aventure ?

Parce que ça se prépare.

Pas seulement pratiquement, mais aussi dans la tête, le coeur, l’esprit. On ne s’engage pas à la légère dans un tel projet.

Sans compter le moment de la décision.

Le pèlerinage est beaucoup plus grand que deux semaines all inclusive.

Quand Dieu s’adresse à Abram – qui n’est pas encore Abraham – pour lui demander de quitter son pays, sans même avoir pris l’élégance de se présenter, de lui expliquer ses intentions, ses objectifs, le patriarche va sur ses 75 ans

A un âge où, à l’époque, on devait se préparer à la mort, à mettre en ordre ses affaires, surtout quand on n’a aucun héritier.

« Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père… »

Quitte. Pars. Laisse ton environnement, tes relations, tes habitudes, ta famille.

Et au nom de quoi, je vous le demande.

Parce que Dieu n’est pas encore Dieu pour cet homme.

Parce que si tout ce que Dieu promet, c’est-à-dire la promesse d’une immense descendance, fait un tantinet sens, cela aurait dû se mettre en place bien plus tôt.

Les grands basculements de l’existence ne se font pas au seuil de la mort. On ne continue pas sa vie ailleurs sans savoir où l’on va, sans connaître les quelques sécurités qui nous font faire le grand saut, et surtout pas si cela doit concerner son entourage qui a lui aussi sa propre vie.

Quitte !

Quitte ou double ! 

Ce mot aurait-il le parfum d’un défi ou d’une provocation ?

Ou viendrait-il faire écho à ces rêves inachevés qui se font percutés par ces mots inexprimés: Tu n’as plus rien à perdre ?

Le vieil homme aurait pu ne retenir que ces premières injonctions, se mettre au garde-à-vous devant Dieu et se dire: Mais bien sûr, je n’y avais pas pensé, maintenant que tu le dis…

Mais il laisse Dieu lui désigner l’horizon de cette parole:

« Tu seras une bénédiction pour les autres. »

Lui, en manque total de bénédiction, malgré ses richesses, sa réputation, son statut de chef de clan,

en manque de bénédictions parce qu’il n’a pas d’enfant,

parce que les enfants sont les tout premiers signes de la bénédiction de Dieu.

Abram, face à sa réalité qu’il perçoit comme inachevée, se tient devant la promesse d’une descendance abondante, mais encore invisible.

Inachevée et invisible. Autant dire improbable et impalpable. Il y a chez Abram comme un goût d’inachèvement, d’inaccompli dont il ne maîtrise ni les raisons d’une explication, encore celles d’un serment.

Il y a autant de raisons de partir sur le chemin du pèlerinage qu’il y a de pèlerins. Tous vous le diront. 

Et tous vous diront que la marche qu’ils s’apprêtent à faire n’est pas qu’un simple exercice physique bon pour le corps, bon pour la tête, mais que cette démarche s’inscrit au fond de soi. Dans une série de raisons, de besoins, d’attentes. Certaines sont très clairement identifiables, d’autres inconnues, mais dont on sait qu’elles nous poussent à partir.

Quitte…

Quitte cette idée que tout t’appartient, et que ton histoire à venir ressemble à celle que tu connais déjà.

Quitte cette idée que tu ne peux tenir que par toutes les sécurités que tu as reçues ou conquises. Toute ta vie est à chaque fois à  reconsidérer en fonction des situations que tu traverses: choisies ou imposées. C’est cela le côté profondément spirituel d’un pèlerinage: relire sa vie à la lumière d’une parole qui vient s’insinuer en nous sans s’y être toujours invitée.

Abram n’a rien demandé, rien prié, renversé aucune table. Il s’inscrit dans la longue histoire des patriarches inconnus et qui remontent jusqu’à Noé, et à qui Dieu demande de bouger.

Bouger, quitter, se déplacer, aller à la rencontre de l’inconnu pour découvrir que nous pouvons être bénédiction pour les autres. Dit ainsi, cela fait feuille de calendrier pieux. Parce que, si nous lisons l’histoire de celui qui deviendra Abraham, il lui faudra encore attendre 20 ans, traverser des séparations, des conflits, des luttes pour enfin entrer en paternité.

20 ans d’usure.

20 ans de questions, de pourquoi, de recherche de sens.

Vous vous souvenez de ces temps qui semblent paralysés par les conflits, les éloignements, les incompréhensions qui nous ligotent et nous empêchent d’être avec d’autres.

Vous vous souvenez avoir pensé – sans jamais osé le dire – que ce serait tellement plus simple si les choses s’arrêtaient net.

Le pèlerinage n’est ni une chirurgie, ni une psychothérapie. On ne rentre pas toujours plus léger. Mais le pèlerinage est un chemin qui nous offre l’incroyable opportunité d’ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure, les rencontres, les essoufflements d’une montée, les clair-obscur d’un sentier au bord d’une rivière, les regards étonnés, tristes ou remplis d’espoir de ceux qui nous sont donnés comme compagnons de route.

Quitte…

Décentre-toi, remets-toi en route , ne fais pas de la terre qui t’a vu naître et qui t’offre bien plus que l’ennui à cultiver avant de mourir, ne fais pas de la terre l’antichambre de la mort. 

Alors que les carottes semblaient assez cuites pour ce vieillard au regard de son temps, Dieu a un projet pour lui, pas seulement pour lui, mais pour la communauté humaine au sens large. Dieu parle de toutes les familles de la terre.

Aurions-nous les yeux figés sur le guidon au point d’oublier que le monde entier est au coeur des préoccupations de Dieu ?

Serions-nous à ce point obsédés uniquement par les affaires de cuisine de nos sociétés et de nos Eglises ?

 

Mais alors qu’avons-nous à quitter ?

Qu’est-ce qui nous retient à ce point ?

A chacun de nous de le trouver. Mais il s’agit de ces réalités qui nous font croire que tout est immuable, y compris les plus fortement ancrées dans notre façon de comprendre le monde. Pour Abram, c’était son milieu, sa parenté, son pays, tout ce qui pouvait le retenir. Il ne s’agit pas d’une histoire comparable à bye-bye la Suisse, vous savez cette émission de télévision qui s’intéresse à ces Suisses qui ont quitté le pays pour commencer une vie ailleurs, mais bien ce qui nous ligote. 

Le travail, la famille, le cercle social, la course à l’ambition et à l’argent, le couple, le désir inassouvi de reconnaissance, tout peut devenir ligotage. Il n’y a pas de recettes universelles qu’il s’agirait de respecter pour que les choses baignent. Il y a à discerner ce que je dois laisser pour entrer dans une vie de bénédictions pour soir et pour les autres.

Pour Abram, cela passe par son entrée en nomadisme, en déplacement, à la recherche de lieux qui puissent le nourrir lui, sa tribu et ses troupeaux. Quand on a l’impression, la conviction que notre être ne fait que fonctionner biologiquement, et pour certains c’est déjà un défi colossal, alors Dieu nous  offre un projet plus grand que nos besoins à satisfaire: entrer en chemin de bénédictions.

Faites le point, entrez en mémoire, rappelez-vous ce qui vous a aidé à grandir, à vous aimer, à vous respecter: alors faites de même. 

Vous quitterez alors une vie tournée que sur vous-mêmes pour vous mettre au service de toutes ces choses, petites et grandes, qui font de l’être humain une personne qui parle de Dieu.

Pas seulement en mots, mais en actes, en présence, en manières d’aller à la rencontre de ceux qui sont aussi aimés de Dieu.

Le pèlerinage n’est pas seulement une marche physique. C’est le début d’un chemin qui peut mener ailleurs que dans l’exiguïté de nos vies.

C’est le début d’un chemin qui nous conduit dans l’ampleur insoupçonnée de l’amour de Dieu.

C’est en cela que nous serons filles et fils de Dieu. Amen.