Coïncidence des opposés, prédication donnée par le pasteur Virgile Rochat, le 7 octobre 2018 à la cathédrale de Lausanne,

Lectures :
Ecclésiaste 7, 16-17
Hébreux 5, 11-14
Marc 10, 13-16

« Laissez venir à moi les petits-enfants, ne les en empêchez pas, car le royaume des cieux est à ceux qui sont comme eux ».

Cette parole qui nous est donnée en méditation pour aujourd’hui chers amis, nous la connaissons tous. Ce texte apparait à 4 reprises dans les évangiles et il est celui qui est choisi très majoritairement par les parents qui désirent baptiser leur enfant.

Il y a dans les Évangiles à n’en pas douter une magnification de l’esprit l’enfance. Cet esprit d’enfance qui est fait d’ouverture, de confiance, d’émerveillement, qui apprend facilement … Une exaltation de l’innocence et des audaces qu’elle permet…
Mais que faire alors des textes des Ecritures qui stigmatisent l’esprit d’enfance comme quelque chose détestable et de hautement problématique ?
Par exemple celui de l’épitre aux Hébreux au chapitre 5, v12 que nous venons d’entendre : « vous qui depuis longtemps devriez être des maîtres, vous avez encore besoin qu’on vous enseigne les premiers rudiments des paroles de Dieu, quiconque en est encore au lait n’est qu’un enfant »…
Ou aussi celui de la première épitre aux Corinthiens ou l’apôtre Paul se fâche contre les chrétiens de Corinthe en leur disant qu’ils ne sont que des enfants et qu’ils ne peuvent boire que du lait non de la nourriture solide. Qu’ils ne sont pas spirituels mais charnels. Des gamins quoi…

On peut bien sûr dire qu’il ne s’agit pas du même contexte et c’est vrai, qu’il faut replacer les choses dans leur problématique ! Néanmoins ces paroles apparemment contradictoires ne sont pas seules, et de loin ! Il est fréquent qu’on trouve des expressions contradictoires dans les Ecritures. Un moment donné dans l’Évangile de Luc au chapitre 9, Jésus dit : « qui n’est pas contre nous et pour nous ». Et un chapitre après : 10, Jésus dit « celui qui n’est pas avec moi est contre moi ». Et Jésus peut aussi bien dire : qu’il n’éteint pas le petit lumignon qui fume et peu après voue les impies aux gémonies ???

A vrai dire, quand on lit les Ecritures, on peut parfois se taper la tête contre les murs… tant on est tiraillé… entre les contraires…

Le lecteur lambda peut se demander : mais qu’en est-il ? Quel énoncé est le vrai ? Le premier ou le 2e. Ce n’est pas une petite question. C’est la question de la vérité ? qu’est-ce qui est juste, qu’est-ce que qui est digne de foi ? sur quoi se baser ?

Est-on condamné à cela ? Est-on obligé de devoir faire un choix dans les textes ? tombant ainsi dans des extrêmes ? et formant ainsi des groupes (des églises) étroits souvent concurrents ou, scénario possible, de refuser tout en bloc ? Le monde fonctionne comme cela !

On le serait si, si il n’existait pas , dans les Ecritures, et plus généralement dans l’esprit du Christianisme, une voie, une attitude, un positionnement (par ailleurs assez unique) qui permet de considérer ensemble des choses qui paraissent inconciliables.
Une voie, une attitude qui permet de prendre ensemble, de tenir ensemble les choses.

Cette position s’appelle la « conjonction des opposés » (ou la coïncidence des contraires)
Sa racine biblique se trouve dans le livre de l’Ecclésiaste que nous avons entendu tout à l’heure, où se trouve cette fameuse parole : « ne soit pas juste à l’excès (…) car il est bon que tu retiennes ceci sans négliger cela »

Il est bon que tu retiennes ceci sans négliger cela »

Cette parole : « il est bon que tu retiennes ceci sans négliger cela » apparait anodine comme cela, mais elle recouvre un potentiel exceptionnel de tenir ensemble ce qui apparaît comme disjoint. Elle permet de voir les choses non pas de manière contradictoire, ni même paradoxales, mais en tension, tension sans résolution.

Naturellement les choses ont tendance à aller d’un côté ou de l’autre, ou au centre. La nature n’aime pas les tensions, elle préfère les résolutions. Ainsi on a des extrémistes d’un côté ou d’un autre, ou alors des centristes mous…

Ce qui est proposé par la coïncidence des opposés, c’est de garder les opposés, ne pas les résoudre, mais les garder en tension. On ne peut pas dire ou – ou, mais on doit dire et – et, et de cette tension nait une vie, une force, une vitalité qui tient ensemble ce qui a tendance naturellement à se résoudre d’un côté ou de l’autre…

Vous pensez bien que je n’invente rien. Cette conjonction des opposés ce courant de pensée, même s’il n’est pas majoritaire (il est difficile à tenir), s’est déployé tout au long de l’histoire du Christianisme, en commençant par son représentant emblématique qui s’appelle Nicolas de Cues (XVe), dont un des ouvrages s’intitule : « la docte ignorance » (tout un programme !) et en terminant par une figure importante du XXe : C-J Jung.

Pour bien comprendre, une belle image permet d’illustrer ce principe, celle des instruments de musique à corde, dont c’est la tension entre les extrêmes qui produit le son et qui ravit celui qui écoute. Enlevez un côté de la corde et rien ne se produit.

Cette tension de contraire, cette non résolution des opposés, cette avancée conjointe de réalités non compatible permet de lire les Ecritures et de ne pas s’achopper sur un des termes. Elle a une formidable fonction de médiation, d’unification et permet de tenir ensemble ce que tout séparerait : la grâce et la loi, la vie et la mort, la force et la faiblesse… Elle trouve son sommet dans la personne même du Christ, à la fois vrai Dieu et vrai homme… sans confusion ni distinction. Il tient en lui ce qui est appelé à être ensemble et que tout pourrait séparer. Notre salut lui-même est le fruit de la conjonction des opposés !
C’est de la haute théologie tout cela direz-vous… sans doute, mais c’est important.
Regardons ce que cela donne dans notre cas précis qui est celui du fameux : laissez venir à moi les petits enfants de Jésus et le « vous n’êtes encore que des gamins ! » de l’apôtre Paul.

Comme le chante Jacques Brel : « il nous fallu bien du talent pour être vieux sans être adulte ».

Toutes les qualités de l’enfance :
1. L’ouverture : à savoir le non jugement négatif, l’étonnement, le respect, l’émerveillement, et cela toute la vie. Il faut une sacrée dose de courage, de travail sur soi, de remises en question pour y arriver et pour y rester.
2. La confiance, la capacité de se remettre à autrui, de trouver la paix intérieure… là aussi on a rien moins besoin que d’aliments solides pour la construire, la reconstruire quand elle est détruite…
3. La capacité d’apprendre, cette belle faculté qui permet d’apprendre de ses échecs et de ne pas se laisser abattre… elle nécessite un travail long et astreignant…

On pourrait dire pour terminer qu’il faut sacrément être adulte pour parvenir à rester dans l’esprit d’enfance toute sa vie et entrer ainsi dans ce fameux Royaume que Jésus est venu apporter sur la terre.
Tenir ensemble ce que tout sépare, en tension, pour produire la plus belle musique possible et laisser l’archet de Dieu faire vibrer toutes nos cordes sensibles !

Amen